Appel à contribution pour le 10è numéro des Carnets - 30 mars 2016
POUR UNE REFLEXION COLLECTIVE SUR L'ENSEIGNEMENT DE LA GEOGRAPHIE A L'UNIVERSITE
La massification de l’enseignement à l’Université
En France, la première explosion scolaire des années 1960 s’est accompagnée de débats radicaux remettant en cause l’existence même de l’université. Celle-ci était accusée de produire en série les cadres d’une société capitaliste que certains souhaitaient alors renverser (Labo Contestation, 1972 ; U.N.E.F., 1966).
La seconde explosion scolaire, amorcée dans les années 1980 et ayant conduit à près de deux millions d’étudiants aujourd’hui, a suscité des critiques d’une autre nature. L’université est désormais accusée de ne plus remplir pleinement sa mission (Bodin, Orange, 2013) : elle serait incapable à la fois d’assurer l’ascension sociale des enfants issus des classes populaires et de former des diplômés immédiatement employables dans une économie que plus grand monde ne songe à contester.
Malgré un relatif tassement des effectifs depuis une vingtaine d’années, l’objectif politique demeure ambitieux : garantir « l’accès de 50 % d’une classe d’âge au niveau licence ». Mais cette massification équivaut-elle réellement à une démocratisation ? De nombreuses recherches ont examiné les trajectoires scolaires et universitaires de ces nouvelles générations étudiantes, mettant en lumière la complexité des réussites comme des échecs, notamment parmi les jeunes issus des milieux populaires — ceux que Stéphane Beaud qualifie de « malgré-nous des études longues » et qu’Olivier Schwartz désigne comme les « dominés aux études longues » (2012 [1990], p. 9). Les conclusions dressent souvent un tableau contrasté, parfois sombre.
Dans le même temps, l’« autonomie » des universités a été instaurée, censée rapprocher l’offre de formation des réalités régionales du marché du travail. Les premiers cycles ont été profondément réformés : propédeutisation, développement de doubles cursus, « plans licence » contre l’échec, sans oublier l’injonction récurrente à la « professionnalisation » des filières.
Comment et pourquoi enseigner la géographie à l’université ?
Ce numéro des Carnets de géographes entend articuler les analyses sociologiques de l’université avec les orientations politiques du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il s’agit d’ouvrir une réflexion ancrée dans les pratiques concrètes des enseignants en géographie, confrontés quotidiennement aux exigences de formation et d’employabilité. Comment composer avec l’écart entre réalités pédagogiques et réformes institutionnelles ?
Plus précisément, ce dossier souhaite offrir un espace de partage et de discussion autour des expériences d’enseignement, des débats internes aux UFR et départements, mais aussi des incertitudes et tensions qui traversent les pratiques professionnelles. Ces questionnements constituent encore un angle mort de la recherche, y compris chez les géographes eux-mêmes.
Il nous paraît essentiel de donner la parole à celles et ceux qui enseignent la géographie — titulaires, contractuels, vacataires — afin d’esquisser un état des lieux de la discipline dans le contexte universitaire contemporain. Nous invitons les auteurs à contribuer à une « cartographie » de cet espace peu exploré à partir d’expériences situées : en salle de cours, au sein des UFR, à l’échelle des universités ou des territoires régionaux.
La question de la professionnalisation
Dans le contexte actuel, la géographie conserve-t-elle sa place dans la hiérarchie des formations en sciences humaines et sociales ? Discipline longtemps considérée comme dominée (Bourdieu et Passeron, 1970), bénéficie-t-elle aujourd’hui d’un regain de légitimité grâce à ses filières professionnalisantes, notamment dans le domaine des SIG, de l’aménagement ou de l’analyse spatiale des données ?
Formons-nous des « dominés aux études longues », hiérarchiquement et socialement subalternes dans les institutions qui les emploieront ? Ou contribuons-nous à former des citoyens dotés d’esprit critique, capables d’agir sur leur environnement social et territorial ? Qui intègre ces filières, pour quelles raisons, et que deviennent ces étudiants ? Peut-on poser ces questions sans susciter des réponses défensives ou apologétiques ?
La question pédagogique
Si l’université demeure « l’institution de masse par laquelle se fait l’essentiel de la promotion scolaire et intellectuelle des classes populaires » (Beaud, Convert, 2010 : 6), alors la pédagogie devient un enjeu central. Comment évoluent les pratiques d’enseignement, les normes de travail, les formes d’évaluation et les rapports à l’écrit ? (de Ketele, 2010 ; Paivandi, 2010 ; Garcia, 2010 ; Lahire, 1993).
Ces transformations s’inscrivent dans un contexte de réduction des moyens matériels, de précarisation des personnels et de dégradation des conditions étudiantes (Pinto, 2010 ; Merle, 2002), marqué par l’austérité budgétaire et la décentralisation des arbitrages financiers.
Face à la massification, comment dépasser les jugements normatifs sur le « niveau insuffisant », le manque d’autonomie ou de persévérance des étudiants ? Le décalage entre enseignants-chercheurs — souvent issus de trajectoires scolaires élitaires — et étudiants aux parcours plus hétérogènes crée un malaise durable (Beaud, Convert, op. cit.). Dans quelle mesure les politiques de lutte contre l’échec universitaire ont-elles transformé les pratiques depuis le plan Bayrou ?
Existe-t-il enfin une pédagogie propre à la géographie ? Comment les enseignants, rarement formés à la didactique universitaire, construisent-ils leurs pratiques : par imitation, expérimentation, bricolage ? À l’heure où l’activité de recherche fait l’objet d’évaluations constantes, l’activité d’enseignement demeure paradoxalement peu observée, peu reconnue et rarement valorisée institutionnellement.
Les coordinatrices du numéro
- Jean Gardin, Maître de conférences en géographie, Université Paris I, LADYSS
- Marie Morelle, Maître de conférences en géographie, Université Paris I, PRODIG
- Fabrice Ripoll, Maître de conférences en géographie, Université Paris-Est Créteil
INFORMATIONS PRATIQUES
Les responsables acceptent les contributions anonymes et/ou collectives, y compris pour les articles du dossier.
- Résumés attendus pour le 15 janvier 2016 (2000 signes).
- Articles attendus pour le 30 mars 2016.
- Publication prévue en décembre 2016.
ATTENDUS DU NUMÉRO
Ce numéro privilégie des contributions centrées sur les pratiques d’enseignement. Il s’agit d’un outil réflexif destiné aux enseignants en géographie pour analyser leurs pratiques et le rôle social de leur discipline.Les rubriques proposées : - « Carnets de recherches » - « Carnets de terrain » - « Carnets de débats »
Un espace en ligne anonyme est également ouvert afin de recueillir des témoignages et amorcer un état des lieux de l’enseignement de la géographie en France.
Il se présente sous la forme d’un tableur accessible depuis internet sur lequel vous pouvez lire les contributions et écrire une nouvelle ligne. 1°) vous nous envoyez une demande de clef à l’adresse suivante :
[email protected]
depuis une adresse « de circonstance » ou de votre adresse électronique habituelle.
2°) Nous vous renvoyons un lien actif vers la plateforme
3°) Vous répondez à la suite des contributions précédentes, sur une nouvelle ligne.
Nous avons préféré ce système à un blog dans la mesure où nous ne souhaitons pas lancer un débat virtuel difficile à modérer, et qu’à l’inverse nous ne souhaitons pas recourir à un questionnaire individuel accessible aux seuls coordinateurs du dossier. ...................................................................................................................................
Ensemble, dossier et données en ligne doivent permettre de discuter largement des pratiques et de la posture des enseignants aux prises avec les inégalités scolaires dans le contexte politique actuel, aux prises avec leurs rapports spécifiques au métier d’enseignant et leurs éventuelles stratégies de carrière, comme avec le poids de l’institution elle-même, ses règles officielles comme ses normes de fonctionnement plus informelles que nous contribuons à forger et à maintenir au jour le jour.
REFERENCES CITEES
AGULHON C., CONVERT B., GUGENHEIM F., JAKUBOWSKI S. (2012), La professionnalisation. Pour une université « utile » ?, Paris, L’Harmattan, 270 p.
BODIN R., ORANGE S. (2013), L’Université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 213 p.
BOURDIEU P. (1966), « L’école conservatrice. Les inégalités devant l’école et devant la culture », Revue française de sociologie, vol. 7, n° 3, p. 325-347.
BOURDIEU P., CHAMPAGNE P. (1992), « Les exclus de l’intérieur », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 91-92, p. 71-75.
BOURDIEU P., PASSERON J.-C. (1970), La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Les Éditions de Minuit, 281 p.
BEAUD S. (2002), « 80 % d’une classe d’âge au bac… et après ? » : les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte, 342 p.
BEAUD S., CONVERT B. (2010), « "30 % de boursiers" en grande école… et après ? », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 3, n° 183, p. 4-13.
BEAUD S., PIALOUX M. (1999), Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 468 p.
CARRION Y. (2010), « Dissertation et rapport à l’écriture chez des adultes en reprise d’études à l’université », Éducation et didactique, vol. 4, n° 2.
http://educationdidactique.revues.org/773, consulté le 22/11/2015.
CHARLOT B. (1997), Du rapport au savoir. Éléments pour une théorie, Paris, Anthropos.
CHARLOT B. (1999), Le rapport au savoir en milieu populaire. Une recherche dans les lycées professionnels de banlieue, Paris, Anthropos, 390 p.
CHARLOT B., BAUTIER E., ROCHEX J.-Y. (1992), École et savoirs dans les banlieues… et ailleurs, Paris, Armand Colin.
CONVERT B. (2006), Les impasses de la démocratisation scolaire. Sur une prétendue crise des vocations scientifiques, Paris, Raisons d’agir, 95 p.
CONVERT B. (2010), « Espace de l’enseignement supérieur et stratégies étudiantes », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 3, n° 183, p. 14-31.
DE KETELE J.-M. (2010), « La pédagogie universitaire : un courant en plein développement », Revue française de pédagogie [En ligne], 172.
http://rfp.revues.org/2168, consulté le 01/01/2015.
FROUILLOU L. (2014), « Les écarts sociaux de recrutement des universités d’Île-de-France : un processus de ségrégation ? », Espaces et sociétés, vol. 4, n° 159, p. 111-126.
GARCIA S. (2010), « Déscolarisation universitaire et rationalités étudiantes », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 3, n° 183, p. 48-57.
HUGREE C. (2009), « Les classes populaires et l’université : la licence… et après ? », Revue française de pédagogie [En ligne], 167 | avril-juin 2009.
http://rfp.revues.org/1318, consulté le 09/01/2014.
LABO CONTESTATION (coll.) (1972), La vocation actuelle de la sociologie, brochure reprographiée.
http://science-societe.fr/labo-contestation, consulté le 07/09/2015.
LAHIRE B. (1993), Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de « l’échec scolaire » à l’école primaire, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
MAILLARD F. (dir.) (2012), Former, certifier, insérer. Effets et paradoxes de l’injonction à la professionnalisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 254 p.
MERLE P. (2002), « Démocratisation ou accroissement des inégalités scolaires ? L’exemple de l’évolution de la durée des études en France (1988-1998) », Population, vol. 57, n° 4, p. 633-659.
PAIVANDI S. (2010), « L’expérience pédagogique des moniteurs comme analyseur de l’université », Revue française de pédagogie [En ligne], 172.
http://rfp.revues.org/2200, consulté le 09/01/2015.
PETITJEAN A. (2005), « Variation historique : l’exemple de la "rédaction" », in CHRISS J.-L., DAVID J., REUTER Y., Didactique du français. Fondements d’une discipline, Bruxelles, De Boeck, p. 151-208.
PINTO V. (2010), « L’emploi étudiant et les inégalités sociales dans l’enseignement supérieur », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 3, n° 183, p. 58-71.
POULLAOUEC T., LEMETRE C. (2009), « Retours sur la seconde explosion scolaire », Revue française de pédagogie [En ligne], 167.
http://rfp.revues.org/1243, consulté le 02/01/2014.
ROMAINVILLE M., COGGI C. (2009), L’évaluation de l’enseignement par les étudiants. Approches critiques et pratiques innovantes, Bruxelles, De Boeck, 298 p.
SCHWARTZ O. (2012), Le monde privé des ouvriers, Paris, Quadrige, 531 p.
TRUONG F. (2015), Jeunesses françaises : Bac + 5 made in banlieue, Paris, La Découverte, 277 p.
U.N.E.F. / Association Fédérative Générale des Étudiants de Strasbourg (1966), De la misère en milieu étudiant : considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, Supplément spécial au n° 16 de 21-27 Étudiants de France.







